La violence qui ne laisse pas de bleus

Publié le 12 janvier 2026 à 00:15

On imagine souvent la violence comme quelque chose de visible.
Quelque chose qui crie, qui frappe, qui laisse des marques évidentes.
On se dit que si c’était vraiment grave, ça se verrait.


Mais certaines violences ne laissent aucune trace sur la peau.


Elles s’installent lentement, dans les mots, dans les silences, dans les regards, dans les doutes qu’on finit par porter à la place de l’autre. Elles ne font pas de bruit. Elles ne choquent pas de l’extérieur. Et pourtant, elles abîment profondément.


Ce que j’ai vécu n’a pas toujours été spectaculaire.
Il n’y avait pas toujours de cris.
Pas toujours de scènes.
Parfois même, de l’extérieur, tout semblait presque normal.


Et pourtant, à l’intérieur, je disparaissais un peu plus chaque jour.


Ce n’était pas un manque de force.
Ce n’était pas de la naïveté.
Ce n’était pas parce que je ne voyais rien.


C’était parce que la violence psychologique, émotionnelle et verbale ne se présente pas comme un danger évident. Elle se présente souvent déguisée en amour, en excuses, en promesses, en victimisation. Elle s’installe dans la relation jusqu’à brouiller les repères, jusqu’à faire douter de sa propre réalité.


Je me suis mise à m’excuser sans comprendre pourquoi.
À expliquer ce que je ressentais au lieu de l’écouter.
À minimiser ce qui me faisait mal pour préserver une paix qui n’en était pas une.


Tranquillement, la relation a cessé d’être un lien pour devenir un poids.


Puis vient l’emprise.
Pas d’un coup.
Pas brutalement.


Lentement.


On commence à douter de soi.
À se demander si on exagère.
À croire que l’autre souffre plus que nous.
À porter sa colère, ses blessures, ses incohérences.


Les rôles s’inversent.
Celui qui fait mal devient la victime.
Celui qui encaisse devient responsable.


La culpabilité devient constante.
La confusion s’installe.
La fatigue mentale prend toute la place.


On ne sait plus ce qui est normal.
On ne sait plus ce qui est acceptable.
On ne sait plus où on commence, ni où on finit.


Et partir devient de plus en plus difficile.


Pas parce qu’on est faible.
Mais parce qu’on est épuisée.


Parce que l’emprise vide lentement l’énergie.
Parce qu’elle gruge la confiance.
Parce qu’elle isole.
Parce qu’elle fait croire que sans l’autre, on ne saura pas survivre.


On reste souvent plus longtemps qu’on aurait voulu.
Par peur.
Par espoir.
Par responsabilité.
Par amour aussi, parfois.


Et surtout parce qu’à un certain point, sortir seule devient presque impossible.


Ce n’est pas un échec.
C’est une conséquence.


Aujourd’hui, je comprends que ce que j’ai vécu n’était pas de l’amour.
C’était une relation où mes limites n’existaient plus.
Où ma gentillesse est devenue un outil de survie.
Où me taire semblait plus simple que d’exister.


Mettre des mots sur cette violence invisible, ce n’est pas accuser.
C’est nommer.
C’est reprendre du pouvoir.
C’est refuser de continuer à se taire pour protéger ce qui nous détruit.


Ce texte n’est pas écrit dans la colère.
Il est écrit dans la lucidité.


Parce qu’il y a un moment où comprendre ne suffit plus.
Il y a un moment où la compassion doit s’arrêter.
Il y a un moment où poser une limite devient un acte de survie. 


Aujourd’hui, je ne cherche pas à convaincre.
Je n’attends plus d’excuses.
Je n’explique plus ce qui m’a blessée.


Je protège.
Je me choisis.
Et je refuse de transmettre ce que j’ai appris à endurer.


Certaines violences ne laissent pas de bleus.
Mais les reconnaître, c’est déjà commencer à guérir.


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