Ma meilleure amie est bipolaire.
Suicidaire.
Ce n’est pas un épisode.
Ce n’est pas une mauvaise passe.
C’est une réalité qui dure depuis des années.
Et depuis des années, je vis avec une peur que peu de gens comprennent.
Le téléphone qui sonne.
Un numéro inconnu.
Une voix qui commence par :
« Est-ce que vous connaissez… »
Depuis que je la connais, je suis celle qui prend en charge.
Celle qu’on appelle en premier.
La personne répondante.
Comme si j’étais devenue une extension du système.
Une ligne d’urgence non officielle.
Il m’est arrivé à plusieurs reprises d’intervenir parce que ses pensées noires étaient devenues plus que profondes.
Quand la personne que tu aimes te décrit son plan.
En détail.
Le lieu.
Le comment.
Ce qu’il lui manque.
Le moment qu’elle attend.
Ce n’est pas du drame.
Ce n’est pas une menace.
C’est calme.
Organisé.
Décidé.
Et toi, tu dois rester stable.
Tu dois trouver les mots.
Tu dois acheter du temps.
Je me souviendrai toujours des appels qui m’annonçaient qu’elle était passée à l’acte…
mais que les secours étaient arrivés à temps.
À temps.
Ce mot-là est devenu une obsession.
À temps.
Je lui ai déjà dit ma plus grande peur :
que le prochain appel que je reçoive
ne soit pas pour me dire qu’on l’a sauvée…
mais qu’on n’a pas pu agir à temps.
Vivre comme ça, c’est vivre en hypervigilance.
Toujours un pied dans l’urgence.
Toujours en train de scanner les silences.
Toujours prête à intervenir.
C’est aimer quelqu’un
tout en sachant que tu pourrais la perdre à n’importe quel moment.
Et soyons honnêtes :
c’est épuisant.
On parle beaucoup de la personne qui souffre.
On parle moins de ceux qui tiennent la ligne.
Ceux qui absorbent.
Ceux qui rassurent.
Ceux qui vivent avec l’angoisse constante.
Le système en santé mentale est débordé.
Les listes d’attente sont longues.
Les ressources sont fragiles.
Alors souvent…
ce sont les proches qui deviennent le filet de sécurité.
Mais un proche,
ce n’est pas un hôpital.
Ce n’est pas une équipe de crise.
Ce n’est pas inépuisable.
On peut aimer fort
et être fatiguée en même temps.
On peut vouloir sauver
et avoir peur de ne pas suffire.
On peut être présente
et trembler intérieurement.
La santé mentale, ce n’est jamais simple.
Ce n’est pas linéaire.
Ce n’est pas réglé par une bonne intention.
Mais malgré la peur.
Malgré l’usure.
Malgré les nuits à surveiller le téléphone.
Je reste.
Pas parce que je me crois responsable de sa vie.
Pas parce que je pense pouvoir la sauver seule.
Je reste parce que je l’aime.
Et aimer quelqu’un qui lutte,
c’est parfois accepter de marcher à ses côtés
sans pouvoir porter le combat à sa place.
Je ne peux pas contrôler l’issue.
Je ne peux pas garantir un « à temps ».
Mais je peux être là.
Encore.
Toujours.
Et pour l’instant,
c’est ça, mon amour.
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