Il y a des pères qu’on perd.
Et il y a des pères qu’on n’a jamais vraiment eus.
Pendant longtemps, j’ai cru que le plus difficile était l’absence.
Mais la vérité, c’est que ce qui fait le plus mal, ce n’est pas l’absence physique.
C’est l’absence émotionnelle.
Celle qui est là, même quand la personne est encore vivante.
J’ai grandi avec un père présent par moments,
mais jamais réellement disponible.
Un père qui prenait plus de place qu’il n’en donnait.
Un père dont il fallait souvent s’occuper, plutôt que l’inverse.
Très jeune, j’ai appris à ne pas trop attendre.
À ne pas trop demander.
À comprendre avant d’être comprise.
À m’adapter, même quand ce n’était pas mon rôle.
On dit souvent qu’un parent est un repère.
Pour moi, il a surtout été une zone d’instabilité.
Quelque chose dont il fallait se protéger intérieurement,
même si extérieurement, on appelait ça « la famille ».
Il n’y a pas eu un événement précis.
Pas une rupture nette.
Pas une scène finale.
Juste une accumulation.
De déceptions.
De silences.
De blessures qu’on apprend à banaliser pour survivre.
J’ai longtemps porté l’espoir qu’un jour, il changerait.
Qu’un jour, il comprendrait.
Qu’un jour, il deviendrait ce père que j’aurais eu besoin d’avoir.
Mais l’espoir, quand il n’est jamais nourri par des gestes, devient un poids.
Alors, sans éclat, sans cris, quelque chose s’est éteint en moi.
Pas l’amour.
Mais l’attente.
J’ai fait le deuil.
Le deuil d’un père que je n’ai jamais réellement eu.
Le deuil d’un rôle qu’il n’a jamais su occuper.
Le deuil de cette petite fille qui croyait encore que ça viendrait.
Faire ce deuil n’a pas été un rejet.
Ça a été une libération.
Parce que continuer à attendre, c’était continuer à me faire mal.
Parce que continuer à espérer à sa place, c’était m’oublier.
Aujourd’hui, je ne nourris plus de colère.
Je n’essaie plus de comprendre.
Je n’explique plus.
Je reconnais simplement la réalité telle qu’elle est.
Un père, ce n’est pas celui qui engendre.
C’est celui qui protège.
Qui soutient.
Qui sécurise.
Et quand ce rôle n’a jamais été tenu,
on a le droit de poser des limites.
Même tard.
Même sans permission.
Ce texte n’est pas écrit pour accuser.
Il est écrit pour fermer une porte intérieurement restée entrouverte trop longtemps.
Parce qu’il y a des liens qu’on ne coupe pas par méchanceté,
mais par respect pour soi.
Et parce qu’à un moment donné,
se choisir devient plus important que continuer à espérer.